Un dialogue entre un vieux juif, Joseph et un jeune arabe, Youssef.

 

BOURSE SACD BEAUMARCHAIS 2017  

Dessins de Karine Sancerry

 

L’histoire

Joseph a été cambriolé. Il décide de construire un mur autour de sa maison et fait appel à une entreprise de maçonnerie. Youssef fait des petits boulots pour finir ses

études de physique quantique et se retrouve là,  face à cet homme aigri et hargneux afin de lui bâtir sa muraille.

En toile de fond, il y a une jeune fille qui écrit. Elle, contrairement aux deux autres, elle est encore là-bas dans l’Algérie d’aujourd’hui. Elle se débat comme elle peut contre une éducation musulmane trop stricte pour une jeune femme pleine d’élan qui souhaite écrire.

Chacun de ces personnages évoluent dans son couloir de solitude, dans un espace-temps défini. Les dialogues entre Youssef et Joseph sont entre coupés de leurs pensées révélées. Tandis que la jeune fille écrit sur son carnet ou sur un bout de papier. L’écriture s’accélère et l’intime de chacun devient visible à partir du moment où Joseph fait un arrêt cardiaque. L’incident réveille des mémoires endormies pour chacun et des blessures cachées. Les mots accrochent alors et essayent de dire l’inavouable.

 

La note d’intention

Alger La Rouge est né dans le désert de Merzouga côté Maroc, aux portes de l’Algérie. Il y avait là une fleur de désert. Elle m’a dicté l’histoire oubliée, celle de mon père. Une fleur qui arrive à se frayer un chemin dans le sable était pour moi comme un homme qui arrive à continuer à vivre sans son enracinement. Mon père, juif sépharade, né à Alger a du partir en 1962 suite à la guerre d’Indépendance. Je suis une fille d’exilé qui a grandi en France et qui a recueilli une à une les larmes secrètes de mon père comme des grains de déserts. Je l’ai compris ce jour là au Maroc. Nous portons l’histoire de nos parents et elle nous façonne au- delà des apparences. Nous la portons comme un livre fermé là dans le bas ventre. Jusqu’au jour où elle se révèle comme une évidence et le livre peut s’écrire.

Mon élan pour écrire est d’abord celui d’un désir, d’un désir de comprendre. De saisir la faille, l’endroit où l’homme chute, où les mots sont là pour ne pas sombrer, pour dire l’impensable. Les Argentins disent qu’ils dansent le tango pour ne pas pleurer, je dirai que j’écris pour continuer à pleurer. Les anti-héros tragiques qui peuplent mes écrits sont des êtres de lumières « des tâches lumineuses destinées pour ainsi dire à guérir le regard qu’a blessé une nuit effrayante » (Nietzche). Créer un univers habitable pour saisir avec la distance nécessaire notre humanité blessée. Prendre la parole sur l’exil c’est agir face à un monde malade qui refuse même d’enterrer un étranger dans le cimetière de son village parce qu’il est étranger. C’est répondre à l’offense faite aux morts et aux vivants par un acte poétique. C’est dépoussiérer mon cœur de toutes les insanités qu’on entend chaque jour. C’est dire à mots cachés à quel point j’aime mon père et me souvenir à quel point il est bon d’aimer. C’est me rappeler d’où je viens et l’accepter. C’est essayer mots après mots de toucher une vérité. Celle qui a commencé à s’écrire là-bas sur les murs de la Casbah et que je continue ici dans le pays de Cocagne.