Marseille, 11 avril 2016 – Chez Joseph

Joseph  Deux fois en un an. Ratons, bougnoules, blancs ou beurres, je m’en fous. Ils m’auront pas. Des boutons de manchettes. Ceux de mon père. Il me restait plus que ça. Les cons. Tu vas voir, je vais les calmer moi. S’ils ont que ça à foutre de leur vie, fouiller dans la merde des autres. Ils vont la sentir.

Youssef Monsieur Adjij ?

Joseph  Oui.

Youssef Entreprise Toutenbrik. Je viens pour le mur.

Joseph Ah ? Entrez.

Youssef Youssef Aziz.

Joseph Joseph  Adjij.

Joseph C’est là que l’histoire commence. Un arabe et un juif qui vont faire affaire. D’abord ils se serrent la main et après ? Après ? Qui va partir une main devant, une main derrière ? C’est pas que je les aime pas les ratons. Juste, ils m’énervent. Ils ont quelque chose de. De prétentieux. Prétentieux c’est ça. Comme s’ils étaient là avant tout le monde. C’est vrai, ça travaille bien chez eux. Ils savent faire. Mais je me méfie. C’est sûr.  Jamais je laisserai ma maison à un arabe. Jamais. Plutôt mourir. J’aurais pu le monter tout seul ce mur. Mais bon mon dos et ma femme. Elle m’a dit ma femme : «  Laisse faire ! Va. Laisse. ». Alors bon je laisse faire. Un café ?

Youssef Oui. Merci.

Joseph  On n’est pas des chiens.

 Joseph sert le café.

Youssef  Vous avez de belles fleurs, Monsieur.

Joseph  Elles m’occupent. Aziz, c’est ça ton nom ? Du sucre ?

Youssef Oui. Merci.

Joseph  Tu viens d’Alger ? Lui tend une cuillère. Pour touiller.

Youssef  Mes parents, oui. Merci.

Joseph  Tu connais ? C’est du Robusta.

Youssef  Oui, c’est fort.

Joseph   Non, Alger. Tu connais ?

Youssef  Je vais voir les cousins à La Casbah*. J’y suis pas allé depuis mes 7 ans.

Silence.

Youssef  C’est pas le tout. Mais le mur m’attend.

Joseph  Il connait rien du tout ce gosse. La Casbah, j’y ai usé mes semelles. Ils en ont fait quoi avec leur indépendance. Un taudis, un vrai taudis.

Youssef  Le vieux, il est là, derrière moi à m’observer. Pourquoi il le fait pas tout seul son mur ? Après tout, les juifs, ils sont habitués à faire des murs. Mon père, il dit qu’ils sont prétentieux. « Tourné le dos à la Dhimma* comme ils l’ont fait, c’est comme trahir ses frères. » Depuis, ils nous regardent de haut comme s’ils avaient inventé la pluie. Je le sens pas ce vieux. Il est derrière comme un chien qui a peur, prêt à mordre.

Je le monte jusqu’où, Monsieur ?

Joseph  Quoi ?

Youssef  Le mur.

Joseph  Jusqu’au ciel j’avais envie de lui répondre. Histoire que nos morts puissent y descendre. Non, mais, jusqu’où ? Qu’est-ce que j’en sais moi ! C’est lui qui doit savoir, c’est lui le « professionnel ». 3 mètres.  3 mètres, c’est bien.

Youssef  Il va pas bien ce type. Il a toujours des larmes pleins les yeux. La cataracte, je crois… ou rate. J’en sais rien. C’est à force de regarder le ciel. S’il croit qu’avec sa muraille, il empêchera les voleurs. Il se plante. Plus les murs sont hauts, plus les cordes sont longues, c’est tout.

Joseph  Quand t’auras fini, je vais rajouter des barbelés. Le voisin du voisin a fait ça. C’est plutôt efficace.

Youssef  Bonne idée, Monsieur. N’importe quoi ! Qu’est-ce qu’il a de si important à protéger ? Quel con !

Joseph   Et tu travailles depuis longtemps dans l’entreprise ?

Youssef  Je commence juste. En parallèle, je fais des études. Des études de physique quantique.

Joseph   C’est quoi, ça ?

Youssef  On pourrait dire que c’est une histoire de lumière. La matière émet de la lumière et la lumière est une matière. En résumé.

Joseph   A quoi ça sert ?

Youssef  Saisir l’invisible.

Joseph   Je vois pas l’intérêt.

Youssef  Donner du sens à la vie. Au reste.

Joseph   Et mon mur. Il émet de la lumière ?

Youssef   Forcément. On dit qu’un objet  n’émet pas la même énergie selon le regard qu’on lui porte. Y’a des expériences là-dessus.

Joseph   Je suis sûr que tu manges bio, toi ? Comme mes gosses, ils compliquent tout.

Youssef  Je vois pas le rapprochement.

Silence.

Youssef  Les physiciens disent que mesurer, c’est perturber.

Silence.

Joseph   Il me l’a fait intello, le gosse. Il monte des murs toute la journée et il se prend pour Einstein. Encore un qu’a oublié d’où il vient ! S’il croit que les arabes dans la Casbah, ils pensaient à la lumière. Là-bas, la lumière c’était le soleil qui la donnait, c’est tout. Les hommes, eux, ils la supportaient. Ils cherchaient tellement l’ombre qu’elle les a recouverts tout entier.

 

Alger, 10 février 2016

Jeune  fille

Dernier cahier

Grand-père est mort et il vient près de moi la nuit

Et on vole sur le soleil noir dans les nuées

Et des chauves-souris nous accompagnent et crient

Et le corbeau sur mon épaule puissant et fier

Parle dans une langue étrange et pourtant belle.

« Souviens-toi donc, fleur de désert tu as grandi

Reine de l’Orient tu seras si tu n’oublies pas

Acceptes ta connaissance et ne la renies pas

Ton cœur connait la route, alors marche sans peur. »

Ils m’ont interdit de voir Jeddi Je n’ai pas pu lui dire au revoir. Je saigne. Je suis impure. Je ne peux pas participer aux cérémonies. Trop émotive qu’ils disent. Alors j’ai crié et j’ai couru dans la rue. J’ai crié son nom. Je criais, je criais. JEDDI !!! JEDDI !! Baba Jeddi !!! Ils pensent que je suis folle. Mon père a brûlé mes cahiers. Ma mère n’a rien dit. Elle a baissé la tête et elle est partie.J’ai caché un vieux carnet derrière une planche dans le débarras. Je sais qu’il n’ira pas voir là-bas. C’est juste des mots.

 

 Nuit sombre sans lune

Jeune fille  Les vers ne veulent plus s’écrire. J’ai fait un rêve. Encore un rêve. Je marche dans des grandes rues désertes. Il n’y a personne dehors mais ils sont tous à leurs fenêtres. Ils me regardent. Ils m’en veulent. Je vois bien qu’ils m’en veulent. Je marche. Doucement. Comme pour rien bouger. D’un coup des chauves-souris sortent de partout. De partout. Ils ouvrent leurs fenêtres et avec rage, ils me jettent des tomates et ils hurlent. « Dehors ! Va-t-en ! T’es pas chez toi ! ». Je n’arrive pas à courir. Mes jambes sont du béton. Et la voix de grand père résonne : « Rappelle-toi ton nom. Dis-leur qui tu es. ». Et alors je pleure comme une madeleine. Je ne sais pas quel est mon nom ! Je ne sais pas quel est mon nom ! Et les chauves-souris trouvent la sortie sans leurs yeux.

Youssef   Le vieux , il était pâle. Je lui ai pas dit que dans son délire l’autre jour,  il parlait arabe. Je lui ai pas dit qu’il s’agrippait à ma main comme à une ancre et il criait et il gueulait en arabe. Il s’accrochait tellement. C’était beau à voir. Et je lui ai pas dit.

Joseph   Mon cœur. Ma tête. Tout me lâche. Je fais des rêves bizarres. J’ai tué le gamin. Il marche vers moi le poignard plein de sang accroché au ventre. Il me tend la main. Il a les yeux crevés. Il me dit « aide- moi à retrouver ma route ». Ils me donnent trop de morphine ici. C’est pas bon. Ce gosse m’a sauvé la vie et je l’ai envoyé balader. C’est pas bon ça. L’infirmière de nuit est plutôt pas mal. Quand je lui raconte mes rêves. Elle m’écoute. Je lui parle de l’Algérie. De cet amour perdu. Tout ce passé qui revient comme une claque. J’entends trop mon cœur ici. Avec toutes ces machines. C’est pas bon ça. Je sais pas pourquoi tout revient maintenant. Je sais pas. Et pourtant je jure que j’ai essayé d’oublier. Toute ma vie j’ai fait en sorte que la déchirure, personne, personne ne la voit. Surtout mes enfants. Ces ingrats. Mais  plus tu caches, plus… C’est pas bon ça. Je voudrais m’endormir. M’endormir et oublier.

Youssef    J’ai marché cette nuit près du port. J’arrive pas à dormir. Son cœur a cessé de battre au vieux. Devant moi. En quantique on dit que le sang s’arrête de circuler alors les microtubules perdent  leur état quantique. Et puis  les informations collectées pendant toute une vie  sont distribués dans l’univers.  Comme des éclats de verre. Joseph a explosé dans l’univers en poussière. Et puis. Et puis non. Il s’est reconstitué. Et moi, pendant ce temps, moi  je chantais. Je chantais. Quel con !

Jeune  fille Je suis exilée de mon propre corps. Mon père a trouvé le vieux carnet. Le dernier. J’ai eu le droit  à 40 coups de bâton. Devant toute ma famille. Je n’existe plus. Je suis personne. Je n’ai plus de nom. J’écris pour reprendre ma respiration. Ils ne comprennent pas. Jeddi, ils ne comprennent pas.

Youssef   Je suis vidé. Je connaissais même pas une prière pour l’accompagner. Pour l’aider. J’étais en panique. Je fais mon malin avec ma science mais en vrai, je comprends rien. Comme tout le monde. Et regarde cette foule sur le port. Des migrants. Des migrants dans un enclos. Enfermés comme des chiens. Je me reconnais en eux. Je sais pas pourquoi. Je suis libre pourtant. Ils s’accrochent à ce qu’ils peuvent. Comme Joseph agonisant. Ils fuient la misère et la mort. Et on les traite comme des chiens affamés en leur disant que c’est pas pire. Mon père a encore la trace de l’humiliation dans chacun de ses gestes. Encore. Après quarante ans.

Jeune  fille  Les coups de bâtons font moins mal que les coups dans ma tête. J’ai trop de mots. Ils m’assaillent comme des guerriers. Je suis bâillonnée. Je dois me taire par respect pour la morale. Pour ma mère. Je dois ravaler mes cris. Je ne sais pas si je peux vivre ainsi. Je suis morte.

 Youssef  Y’avait une jeune arabe dans l’enclos. Elle était  si calme par rapport aux autres. Elle observait autour d’elle. Avec la lenteur des rêveurs. Ses yeux noirs, tellement grands ont croisé les miens.  Elle m’appelait en silence comme si elle me connaissait. Je vous assure, elle est rentrée dans ma tête. Mais bon. Je pouvais rien moi. Rien faire pour elle. Encore une fois, j’étais du bon côté. Mais impuissant. Et tellement con. Tellement. Je suis parti. Je l’ai laissée là à son sort. Comme Joseph au sien. Je me suis senti nul. J’aurais pu au moins lui parler.  Mais rien. Rien. Quel con ! Je suis rien. Rien. Je suis ce qu’on me dit d’être. Ce que mon père m’a dit d’être. Je suis l’autre. L’autre. Un autre que moi. Drôle de sensations ce truc où tu te sens hors de toi. T’es pas toi. Si j’étais moi, je l’aurais prise par la main cette fille et on aurait couru vite. Mais non. Je suis une dispersion de particules dans un territoire de particules dispersées qui comme moi sont ce qu’on leur a demandé d’être. C’est-à-dire tout sauf eux. C’est-à-dire rien. Un contenant vide. Comme une antimatière qui avalerait sa propre matière. Niveau 0. Rien n’a commencé qui me ressemble vraiment.

Jeune  fille

Bout de papier

Marcher vite

Contre le vent

Pieds nus

Le ventre serré

Continuer

Ne pas se retourner

Fuir les coups

Embrasser les mots

Devenir

Renaître

J’écris pour ne pas hurler. J’ai caché ce papier contre mon cœur. C’est ma prière pour me donner la force. Pour vivre. Vivre malgré tout. M’enfuir d’ici.

 Youssef  Choisir. Je dois choisir ma formule. 0 puissance 0 est égale à 1. Le rien peut devenir un. Je peux me rassembler et devenir unique. Je peux. Je dois devenir un. Un comme Joseph qui s’accroche à la vie. Un comme la jeune fille du port et ses yeux si noirs qui crient tellement forts.